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ISBN : 978-2-493637-05-5
Nb de pages : 92
Dimensions : 140 x 220 mm

Parution le 2 avril 2023





Photo : Pierre-François Moreau
Miss Tic
J'ai tant aimé rêver
Collection быстро - Bistra

Ce livre rassemble l’essentiel de l’œuvre écrite de Miss Tic : ses célèbres phrases vues sur les murs, ainsi que des poèmes et des chroniques personnelles. C’est avec la complicité de l’un de ses amis, l’écrivain Pierre-François Moreau, que le dernier projet de cette grande figure du Street Art, disparue en mai 2022, a pu aboutir. Elle qui aurait tant voulu le voir réalisé l’aura seulement rêvé.


Revenir sur mon parcours m’invite, plus qu’à l’énumération ou au recensement de ce que j’ai fait, au questionnement : comment est-on artiste ? socialement ? financièrement ? quand on est une femme ? quand on réussit ? quand on échoue ? quand on provoque ? quand on écrit ?
Création et vie sont intimement mêlées et s’il fallait identifier un événement fondateur, je le ferais remonter à un cadeau de ma mère quand j’avais huit ans. Le livre Paroles de Jacques Prévert – l’édition à la couverture illustrée d’une photographie de Brassaï : un graffiti.
Les mots de Prévert m’ont ouverte à la poésie. Des mots de tous les jours. J’aime que la poésie investisse le quotidien et que le quotidien soit investi de poésie.
Prévert avait pour l’enfant que j’étais la saveur de la révolte, de l’irrévérence. Deux attitudes qui me vont bien.

Miss Tic





Ce livre est le dernier projet de Miss Tic. Elle m’a dit : « c’est un livre de poésie. » La poésie, c’est tout le sel de ses phrases, entre ironie et désir. Une poésie qu’elle bombait sur les murs, des papiers déchirés, des tôles, des planches, des toiles. La poésie du rouge, du noir. Elle aimait ça, la poésie. Ça aura été sa joie jusqu’à son dernier souffle.
J’ai eu la chance de l’aider à le composer. Il y a dix ans déjà, nous en avions parlé, je l’avais encouragée. Elle m’avait répondu qu’elle manquait de discipline avant de lâcher, espiègle : « tu sais, j’écris mince. »
Ce dernier hiver, je passais souvent chez elle. Elle sortait d’un long séjour en désagréments. Comme elle disait : « la mort a de faucheuses habitudes », mais cette tabagique, en maligne, avait réussi à l’enfumer, la maladie montrait des signes de rémission. Elle était heureuse de pouvoir retourner à l’atelier, de reprendre le cours des choses. Un soir, le livre s’est rappelé à notre souvenir. J’ai dit : « il faut le faire. » Son regard m’a fixé, sa voix rauque a soupiré : « faisons-le ensemble, toute seule, je n’y arriverai pas. » C’était comme une marque de confiance, et une continuité, j’avais écrit plusieurs préfaces de ses livres. Dans sa bibliothèque mes romans étaient bien rangés avec d’autres de ses amis, des choses précieuses à ses yeux.
Au cours des semaines qui ont suivi, entre dossiers et cahiers, j’ai rassemblé ses phrases, ses textes. Je les classais, les agençais, et je passais la voir pour en parler.
À la fin du mois de mars, je lui ai envoyé une première version. Trois jours plus tard, nous avions rendez-vous à cinq heures, mais quand je suis arrivé, personne n’a répondu. J’ai attendu une demi-heure devant sa porte. Soudain elle a ouvert. Elle était furieuse de s’être endormie sous le coup de sa foutue fatigue, de ne pas m’avoir entendu frapper, de m’avoir fait attendre. J’ai dit que ça n’avait pas d’importance. On s’est mis au travail. Elle était attentive à chaque ligne, coupait, déplaçait. Puis nous avons dîné de brins de poulet froid, d’une salade d’endives et des fraises ; elle n’avait pas d’appétit, moi non plus.
La semaine suivante, j’ai reçu bientôt un message, elle était retournée à l’hôpital, mais elle ne voulait pas lâcher ce projet. J’ai fait relier la nouvelle version et je suis allé la voir. En trois visites, nous avons affiné l’ensemble. À mon arrivée, son visage était sombre, ses nerfs, à fleur de peau. On quittait la chambre pour s’installer au soleil. Elle allumait une cigarette après l’autre. Peu à peu, devant un café, ses traits s’adoucissaient. Elle était heureuse, le livre prenait forme. Elle réclamait des coupes dans des passages qui lui semblaient ne pas être à la hauteur de ses ambitions, on s’en amusait. L’après-midi passait.
Un soir, par message, je lui ai proposé un titre. Sa réponse : « Je vais essayer de trouver mieux, on en cause demain. Là je suis avec mes amis cancéreux à fumer ! » Le lendemain, elle a choisi : J’ai tant aimé rêver, et en s’esclaffant m’a réclamé une préface que je ne pouvais lui refuser.
Quelques jours ont passé. Le mardi 10 mai, il faisait chaud, et je l’ai conduite sur une terrasse derrière la cafeteria. Je voyais qu’elle souffrait, mais elle refusait de s’y attarder.
Elle voulait tout relire. C’était comme revisiter sa vie, les souvenirs revenaient. Elle riait. Elle, la môme de Montmartre, la fille de l’air et de la cité d’Orly, la jeune orpheline, dont les mots avaient fait le tour du monde, sur des murs, des cimaises de galeries, de foires internationales, des timbres postaux, jusqu’aux salons feutrés de l’Assemblée Nationale. Parfois à la volée, je lui disais tout le bien que j’en pensais. Et là, elle ne cachait pas sa fierté. Après tout, c’est peut-être ça le sens de l’amitié, partager le meilleur et épargner le pire.
L’après-midi est passé comme un souffle qui pourtant lui manquait, mais nous a laissé le temps. Ses yeux brillaient. Vers cinq heures, le médecin-chef et deux internes sont arrivés. Elle s’est penchée vers moi, m’a souri et, en complice, m’a checké du poing. J’ai su confusément que je ne la reverrais pas.
J’ai retrouvé la rue Saint-Jacques, qui descendait en direction de la Seine, entre les murs de cette ville qu’elle aimait tant, des murs qu’elle colorait de ses phrases, j’avais le cœur serré mais sous le bras son rêve accompli.

Préface de Pierre-François Moreau


Pierre-François Moreau, écrivain, scénariste, connu dans les années 1980-90 comme journaliste (Actuel, Globe, Libération, L'Événement du Jeudi…) et chroniqueur d’art, a écrit plusieurs textes et préfaces pour Miss Tic. En tant qu'écrivain, il a publié notamment La Soif, 2017, et White Spirit, 2019, à la Manufacture de livres, ainsi que Après Gerda, 2018, aux éditions du Sonneur ; ce roman sur le couple de photographes Robert Capa et Gerda Taro durant la guerre d’Espagne a été sélectionné au prix Joseph Kessel. Depuis 2007, il a contribué en tant que scénariste à de nombreux documentaires, notamment Parce que j’étais peintre, long-métrage de cinéma produit par La Huit Production sur l’art clandestin dans les camps nazis de Christophe Cognet, Grand Prix aux Escales documentaires, 2014.


Miss Tic sur France Culture :
Miss.Tic : "Sur les murs les gens me répondent : laissez-moi votre numéro"

« Née à Montmartre, Miss Tic est une valeur sûre parmi les artistes du Street Art. On l'entend ici au micro de Karel Guy dans une émission radiophonique intitulée "Miss.Tic, Paris sous les bombes", un volet des "Nuits magnétiques" diffusée pour la première fois en juillet 1998. »