Accueil > Les ouvrages > Yannick Bellon, toute une tribu d’image (Collection Sprezzatura )


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ISBN : 978-2-9569413-8-5
Nb de pages : 136
Dimensions : 140 x 220 mm


Date de parution : 02/04/2023





Michel Sportisse
Yannick Bellon, toute une tribu d’image
Collection Sprezzatura

Avec Yannick Bellon, toute une tribu d’images, nous avons eu le projet de faire revivre le destin d’une des premières réalisatrices françaises, à l’époque où les femmes restaient rares dans ce métier-là et dans bien d’autres fonctions qui exigeaient un esprit audacieux et responsable. Le statut de la femme se maintenait, au foyer comme dans la vie civile, au stade d’une subordination jugée au surplus comme naturelle. Yannick Bellon, quant à elle, avait de qui tenir : sa mère, Denise Bellon, fut, elle aussi, une des premières photographes-reporters femmes. Yannick eut enfin une sœur-cadette, Loleh Bellon, qui devint une des meilleures comédiennes de sa génération. De fait, nous avons également ressenti le besoin impérieux de conter l’aventure extraordinaire d’une famille singulière, rassemblée par des idéaux communs et des échanges constants. Les trois femmes s’aimaient au-delà du lien qui les unissaient naturellement. D’où notre titre. Bien évidemment, la famille s’agrandissait au fur et à mesure que l’activité et l’énergie créatrice des unes et des autres s’accroissaient. Quant aux images, elles affluaient sans discontinuer : celles de Denise, celles de Loleh, celles de Yannick. Parfois, elles se croisaient au point de se mêler. Les unes renvoyaient souvent vers les autres. Jamais plus toujours, un des films les plus réussis de Yannick Bellon, nous le dit avec une tendresse et une mélancolie infinie. En dernier lieu, et, à travers sa trilogie de la souffrance féminine (La Femme de Jean, L’Amour violé, L’Amour nu) -, Yannick Bellon a porté la voix de nos combats présents et futurs afin que disparaisse la triste et révoltante société de l’homme oppresseur et de la femme opprimée. Notre livre se veut, en dernière instance, une source d’espoir.
Michel Sportisse




Un matin de 1998, très tôt, j’arrive au bureau des films de l’équinoxe, un lieu intemporel, loin des rumeurs de la ville, Galerie Véro-Dodat. J’y avais rendez-vous avec Yannick Bellon, qui n’avait pas répondu à mes différents courriers pour lui proposer la restauration de ses deux documentaires, Goémons (1948) et Colette (1952). Grâce à un ami commun, le décorateur Max Douy, Yannick avait finalement décroché son téléphone pour s’excuser de son silence, le justifiant par ses graves soucis financiers et juridiques suite à l’échec cinglant de L’Affût, mettant en péril l’avenir de sa société.


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Lors de cette rencontre, inoubliable, au milieu des bobines et affiches de films, des photographies de sa mère Denise Bellon (dont l’ensemble du Fonds était conservé et valorisé par Yannick), nous avons longuement parlé de cinéma, de ses films, de Loleh, du surréalisme, des amis en commun. A l’évocation de la restauration de ses films, elle s’est révélée inquiète de l’état de son film Quelque part quelqu’un, celui qui lui tenait le plus à cœur dont les couleurs virées ne représentaient plus le caractère sombre de l’oeuvre. J’en ignorais encore les raisons. De ce jour, Yannick et moi ne nous sommes jamais quittés. J’ai eu la chance de l’accompagner et de mener à bien avec elle de nombreux projets cinématographiques et photographiques.

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Yannick Bellon est partie il y a trois ans, un matin de juin, à 95 ans, quelques semaines après avoir parachevé son dernier film, un documentaire à la première personne, D’où vient cet air lointain ?... moisson des éléments de sa vie qu’elle revisite, son travail, évoque ceux qu’elle a aimés, en choisissant méticuleusement les événements et les idées qu’elle voulait retenir de sa longue vie semée de bonheurs, de passions, de réflexions, et de moments douloureux. Elle y donne des clefs sur ses choix, ne s’est jamais autant livrée. Cette autofiction ouvre un kaléidoscope d’images anciennes ou mises en scène, compose un parcours parsemé d’éclats, et devient-elle même une pièce maîtresse de son œuvre.
Dans ce film-testament, elle apparaît à l’écran la première fois de toute sa carrière, à quelques reprises, privilégiant la voix off. Je me souviens encore de son angoisse au moment du tournage, lorsqu’il fallait s’exprimer. Beaucoup de plans et de prises ont été écartées : discrète, refusant de s’exposer publiquement, elle n’était pas faite pour ce côté-là de la caméra. Cela peut sembler contradictoire pour une artiste si engagée sur les questions sociétales et la politique, exigeante dans la vie, parfois très dure pour elle-même, son travail.

Yannick a découvert et appris le cinéma par ceux qui l’ont fait : en allant à la cinémathèque française, puis dans les salles, ce qu’elle a fait, inlassablement, toute sa vie, refusant toute étiquette, toute école, tout clan, suivant une route qu’elle s’est tracée, aidée et soutenue par la famille ou des amis, toujours en toute indépendance. Elevée dans un univers dans lequel le goût partagé pour l’image et la politique rapprochait sa mère, la photographe Denise Bellon et son oncle Jacques Brunius, le surréalisme, passion commune, a inspiré le fil de sa vie, comme le démontre très justement Michel Sportisse dans son essai.

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La Guerre a durablement marqué Yannick et son cinéma en témoigne. Peur des rafles, de la déportation, de la séparation, de la destruction. Heureusement, au milieu de la tourmente, un jour de 1941, par hasard, son chemin a croisé le séduisant jeune homme qui allait devenir son premier amour : Jean Rouch. Ils étaient très amoureux mais la séparation était inéluctable. Yannick et Jean étaient loin d’imaginer alors qu’un jour ils deviendraient tous les deux cinéastes et que leurs vies se construiraient, non pas ensemble, mais autour d’une passion commune : le cinéma.
Les premiers pas de Yannick Bellon dans le cinéma débutent à Nice dans le Centre Artistique et Technique des Jeunes du Cinéma. Elle ment sur ses origines pour ne pas porter l’étoile jaune et ne pas être exclue de l’institution, ancêtre de l’IDHEC, où elle fait un bref passage, un peu plus tard, en 1944, dans la même promotion qu’Alain Resnais et André Heinrich. Mais elle n’était pas une élève très studieuse, elle en est exclue, et a refusé, plus tard d’être inscrite sur la liste des anciens élèves. Peu assidue, elle décide de faire un film de suite, avant même la fin de sa formation. Ce sera Goémons. Déjà, une forme d’insoumission aux règles établies, une forme de résistance, de refus des conventions va guider son parcours.
Inspirée par le travail expérimental mené par Jacques Brunius, l’art du montage d’images (en fiction ou documentaire) a toujours inspiré Yannick, qui a alterné montages (pour Pierre Kast entre autres) et réalisations, dans des domaines très variés, pour la télévision et pour le cinéma. Elle avait eu aussi la chance d’apprendre ce métier avec Myriam Borsoutsky, plus connue par son seul prénom, une grande pionnière du montage, qui la choisit comme assistante sur plusieurs films, dont Paris 1900 (Nicole Védrès, 1947). Ces années de formation sont déterminantes pour sa carrière à venir, et le montage sera au cœur de son écriture cinématographique, de son style qui creuse l’espace temporel et la narration.
On oublie le travail de Yannick à la télévision, dans les années soixante, alors que la Nouvelle vague battait son plein. Michel Polac, producteur de Bibliothèque de Poche, lui a alors proposé de réaliser ses émissions autour des livres. Polac avait imaginé une formule très originale avec une vraie liberté de ton, autour du thème de la lecture. Célèbres ou inconnus, hommes politiques ou bergers, chanteurs, acteurs ou commandants de navire, tous leur racontaient leurs émotions littéraires, de Bécassine à Marcel Proust, des Pieds Nickelés à Kant ou Spinoza. Yannick a réalisé la majeure partie de cette série avec beaucoup d’idées nouvelles dans le montage. À cette période, elle a aussi beaucoup photographié ses personnages, mais ne poursuivra pas cette voie, sans doute par crainte d’être comparée à l’œuvre de sa mère.

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Alors que Yannick venait de terminer Colette, une rencontre a changé le cours de sa vie. Henry Magnan était journaliste au Monde, à Combat, au Canard enchaîné. Derrière une façade brillante, enjouée, se dissimulait un douloureux, un incessant mal de vivre qu’il soulageait par l’alcool. Il voulait guérir, il essayait courageusement, il luttait. Ils se sont mariés. Henry Magnan a collaboré à plusieurs de ses films, sans parler des projets non réalisés. Son texte de Varsovie, quand même… est une œuvre bouleversante sur la destruction de cette ville, un poème tragique, un cri vibrant qui s’élève des ruines. A cette époque, Yannick et Henry étaient proches du parti communiste, de ceux que l’on nommait alors les sympathisants, comme sa sœur Loleh et son beau-frère Claude Roy. Mais un soir de 1965, Henry Magnan a décidé d’en finir, d’abandonner la lutte, de mettre fin à ses souffrances, à quarante-quatre ans. Jusqu’alors, le long métrage n’avait pas encore attiré Yannick. Mais peu à peu, l’idée s’est imposée comme une nécessité : cette blessure à vie devait laisser son empreinte. Le besoin de parler d’Henry… et bien au-delà de lui, de notre condition humaine, de la solitude. Quelque part quelqu’un est né de ce trop-plein de sentiments, d’émotions, qui avaient besoin de s’exprimer dans une forme éclatée, explosive parfois. Pour ce film, Yannick crée avec Loleh sa société de production les films de l’équinoxe, et là une nouvelle aventure : huit longs métrages de fiction de 1972 à 1992, des documentaires, la réunion de ses courts métrages orphelins de producteurs d’origine, complétés de ceux de Jacques Brunius pour assurer la pérennité des films « en famille ». Et tant de projets inaboutis, entamés, abandonnés, avec de nombreux auteurs, écrivains, artistes, dont l’un sur L’Oeil, à la demande de Georges Bernier, fondateur de la revue et de la Galerie, un autre sur Claude Lévi-Strauss, dont il reste toutefois des traces en pellicule. Durant plus de quarante ans, Yannick a travaillé dans son bureau de la galerie Véro-Dodat : elle aimait cette impression étrange qu’en plein cœur de Paris, une petite rue secrète et silencieuse lui soit réservée, surtout les jours de fermeture. La galerie, c’était son antre, sa caverne. Celles et ceux, amis ou inconnus, qui sont passés sur place ne l’ont jamais oubliée. Dès 1975, Yannick a pris en charge la conservation, la diffusion et le tirage des photographies de sa mère et exposé son travail dans son bureau. Régulièrement, Chris Marker, ami de longue date, faisait une petite visite à la Galerie, où il avait élu domicile pour recevoir certains documents. Il s’installait dans le bureau et ils discutaient de tout, de la vie, des derniers événements politiques, de leurs travaux respectifs, des amis, des souvenirs. Nous y avons travaillé, durant une année, grâce à Thierry Garrel, avec quelques séjours dans l’appartement-Studio de Chris, pour mener à bien la production et la réalisation du Souvenir d’un avenir, documentaire sur l’art photographique de Denise Bellon. Enfin, si Yannick a peu parlé de son père, le magistrat Jacques Bellon, elle lui a dédié Les Enfants du désordre. C’est, entre autres, par son action et son engagement que les conditions de détention des jeunes délinquants ont évolué après la guerre.

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Le cinéma de Yannick Bellon est marqué des traces du passé, sou- vent associé à la destruction (Varsovie, quand même…, Quelque part quelqu‘un, Jamais plus toujours, entre autres) et à la reconstruction (de villes : Varsovie, Paris) mais avant tout de personnages féminins (La Femme de Jean, L’Amour violé, L’Amour nu, Les enfants du désordre, L’Affut) qui, à un moment donné, se révoltent et prennent leur destin en mains. Dans tous ses films, Yannick porte un même regard lucide et tendre sur ces êtres humains qui tracent leur chemin dans le refus de la soumission et la reconquête de leur dignité. En ce sens, on peut parler d’une cinéaste humaniste et profondément engagée. Mais on ne saurait négliger son apport cinématographique aux formes multiples, imprégné de l’art du documentaire, un cinéma traversé par une poésie et une musicalité uniques.

Éric Le Roy


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Yannick Bellon, 2002, photo Éric Le Roy
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Denise Bellon, photo anonyme, vers 1935
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Brunius, photo anonyme, vers 1930
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Loleh Bellon, Belle-Île, vers 1975, photo Yannick Bellon
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Yannick et Loleh Bellon, vers 1975, anonyme

Éric Le Roy est actuellement Chef du service Accès, valorisation et Enrichissement des Collections au Centre national du Cinéma et de l’image animée (CNC) et a été Président de la Fédération Internationale des Archives du Film (FIAF). Précédemment, il a été assistant de Jean-Pierre Mocky (sur lequel il a publié un livre et organisé rétrospectives et master class) et a travaillé à la Cinémathèque française.
Il est l’auteur d’articles et d’ouvrages sur le cinéma français, notamment le Catalogue des Films français de fiction 1908-1918 (avec Raymond Chirat, Ed. La Cinémathèque française, 1995), Eclair, un siècle de cinéma à Epinay-sur-Seine (avec Laurent Billia, Ed. Calmann Lévy, 1995), Camille de Morlhon, homme de cinéma (1862-1952), Ed. L’Harmattan, Paris, 1997), Jean-Pierre Mocky (Editions BiFi-Durante, Paris, 2000), Denise Bellon, monographie (Ed. La Martinière, 2004), Cinémathèques et Archives du Film (éditions Armand Colin, 2013), Yannick Bellon. La Mirada de frente, Donostia/San Sebastián, Euskadiko filmategia-Filmoteca vasca, 2019). Il a co dirigé le livre 58-68, retour sur une génération, (éditions CNC, 2013).


Sur le site de France Inter : Voici 7 films pour (re)découvrir Yannick Bellon, cinéaste engagée des années 70
« Hippolyte Girardot, Dominique Blanc, Emmanuelle Béart ou Pierre Arditi, s’affichent sur la filmographie de Yannick Bellon, réalisatrice singulière. Elle avait notamment signé un film choc en 1978, "L’amour Violé", et s’est distinguée en filmant des destins de femmes. »


Bibliographie de Michel Sportisse

2019, La Rome d'Ettore Scola, Éditions Le Clos Jouve
2020, Mauro Bolognini, une histoire italienne, Éditions Le Clos Jouve

Site de l’auteur : http://www.sunrise54.fr/414971986